SES

Quelques pages très utiles pour comprendre et naviguer sur ce blog

lundi 5 mai 2014

Sous le masque de la déréliction




Sous le masque de la déréliction ...
Ou comment le poète reprend pied dans un gouffre sans fond. 





                        Rebond


  Un feu s’est allumé tout au fond de mon être
Un feu de désespoir qui tend à m’avaler
Flammes froides et bleues qui cherchent à s’envoler
Pour consumer mon ciel et le faire disparaître

  Un feu s’est allumé comme on referme un livre
La lumière du soleil est bien pale à côté
Des éclairs violets dont l’obscène beauté
S’abat droit dans le Gouffre et m’invite à la suivre

  Ce livre qui est clos est celui du désir
Qui s’est éteint tantôt quand la foudre est tombée
La terre s’est fendue quand le ciel a grondé
Dans l’Enfer mis à nu j’ai vu un corps gésir

  J’ai rencontré la Mort et vu dans ses yeux noirs
Empreinte de candeur, une lueur d’espoir

Marcel Shagi

dimanche 20 avril 2014

III





Dans la lignée des poèmes I et II. A bon entendeur ...




Indolent compagnon de la haine ordinaire,
Tu regardes sans voir et passes ton chemin.
Mais les fous sont partout, vois donc ces mercenaires,
Indolent compagnon de la haine ordinaire,
Qui insultent et rabrouent ; s'improvisent tortionnaires
D'un quidam - sans raison ! - ; pourquoi pas toi demain ?
Indolent compagnon de la haine ordinaire,
Tu regardes sans voir et passes ton chemin.

Marcel Shagi

samedi 15 mars 2014

Pensées inactuelles


En lisant ce brave Freidrich d'un oeil, et le courrier international de l'autre (oui, je louche, et alors ?), je me suis soudain senti l'envie d'écrire. Hop, ni une, ni deux, j'ai sauté sur un crayon qui passait et j'ai couvert de mes pattes de mouches la robe de la cavalière avec laquelle je dansais un langoureux tango. La baffe magistrale dont elle me gratifia n'eût d'égal que le panache de sa sortie : outrée, elle ôta sa toge et me la jeta tout droit à la tête. Je vous présente ici des morceaux de proses sur tissu dansé. 


Le monde est coupé en deux. Les ayants, et pauvres. L'on a cru qu'il existait une classe moyenne, pour tempérer cette dichotomie et donner suffisamment d'espoir aux prolos pour qu'ils gardent les yeux braqués vers les cieux tandis qu'ils restent à patauger dans la gadoue. 
Mais la classe moyenne n'est jamais que la brillante invention d'un tout petit occident qui a pris son temps pour faire ses nombreuses révolutions et installer ses nantis sur des trônes de sang (ou de fer, c'est selon). 

Le reste du monde, parti à l'assaut des couronnes de la honte, se dispense de toutes les étapes par lesquelles le vieux continent est passé. Pas le temps pour la classe moyenne. On n'achète plus les sceptres avec des congés-payés et un vague partage de la croissance aujourd'hui. On l'achète avec des armes, des bâtons, le béton, et des prisons. 

Et surtout, on pavane. On se dandine dans des habits de luxe que des travailleurs miteux ont cousu 10 heures par jour sans même arriver à gagner de quoi subsister ce faisant. On conduit de grosses voitures dans des villes aux rues longues et sinueuses, sans souci de logique ou de bon sens. Juste pour bien montrer qu'on fait partie du haut du panier. Ce panier en deçà duquel chacun se trouve prisonnier de sa condition, comme en cage. Michaël Jordan pour les richards, et Zizou pour les clochards. La cage, le bon vieux forçat des temps modernes n'aspire qu'à une chose : foncer dedans, balle au pied. La balle est un leurre et le piège se referme. Il est lui-même l'impitoyable gardien de sa geôle, il erre sur le terrain, sans but, en suivant une balle qu'on agite au loin, pour qu'il n'ait pas trop à penser. Non, surtout pas. Pas de pensées. Pas même de grammaire ou d'orthographe. La bonne ordonnance des mots pourrait par malheur accoucher d'un esprit clairement ordonné. Bradons l'école, et les idéaux de Ferry. Après tout, le Tonkinois était un affreux colonialiste, autant jeter le bébé avec l'eau du bain. 

Partout, on construit des stades, payés de sueur, de sang, de gaz et de pétrole. A Sotchi, à Dubai, à Prétoria, à Rio. Et l'on se borne à voir ça comme une chance. Comme des perspectives de business et de richesses. Si tout le monde met la main à la pâte, chacun gagnera sa vie à la juste force de ses poignets. L'on construit des stades, et l'on promet du pain. Et l'on parle de modernité ! Bigre, les romains ont finalement inventé quelque chose sans avoir eu à le voler aux Grecs : notre décadence.

Marcel Shagi

mercredi 5 mars 2014

Sonnet dézingué #3 : Ode au gandin



Vous l'aurez sans doute compris : l'idée du dandysme, cette ascèse sublime qui permet à un homme de se dépasser et de "devenir à soi-même son propre poème", est une idée qui me plaît (quand bien même je m'habille comme un sac : on parle d'une idée, pas d'un dogme).
Voici un hommage à ces êtres pleins de panaches. Ode au gandin ...



Ode au gandin ...

La redingote et le chapeau,
Comme l'amour et les plaisirs,
Etaient l'héraldique drapeau
Des gandins morts pour leurs désirs.

Archétypaux en contre jour,
Il faut saisir dans leurs discours
La parodie et l'artifice.

Car ces atours et ces édits
Ont été vus mal à propos
Comme les lois dans grands dandies ;
Mais pas de pot, c'est du pipeau !

Les oripeaux et le glamour
Viennent ternir le doux velours
Des prosodies ; de leurs prémisses.

Car poésie et comédie,
Ce sont des règles à se choisir ;
Des édifices, des monodies :
C'est là tout l'art de se construire !

Bien dans sa peau, libre toujours,
Il sait séduire avec humour ;
Le beau dandy plein de malice.

Marcel Shagi

mardi 25 février 2014

La note de musique




Petit défi poétique lancé par Nine, sur le thème de la note de musique ...





Dormir, j'en ai rêvé, mais le vache Morphée
Récite des poèmes, il ne voit plus le temps ;
Minaudant au miroir, ménageant ses effets,
Fat et sot, il m'ignore pendant que je l'attends.

Soliloque insomniaque, une note me tanne,
La clé de l'Ut m'habite et tourne dans ma tête ;
Si Morphée ne vient pas, juré ! je me trépanne !
— Dormir ! La note ou ma vie, que l'une s'arrête !


Marcel Shagi 

dimanche 9 février 2014

Enfin.


Ma photo

Jeanne s'habille et ensuite prend son petit-déjeuner.

Oui, ce n'est pas logique, mais les habitudes ne changent pas. Surtout les mauvaises. Elle a une belle journée en perspective. Seule, mais une belle journée tout de même. Beaucoup se réjouissent d'avoir enfin un moment pour eux. Ce n'était pas son cas. Justement, elle rêvait d'avoir enfin un moment pour ses amis. Elle n'a pas de petit-ami. Elle n'a pas de chat. Elle n'a qu'elle et son travail. Elle n'a pas de collègues non plus. Elle n'a qu'elle. Elle, et le métro.

Elle aimait tant observer les passagers du métro parisien. Il y avait ceux qui étaient mal réveillés, ceux qui étaient en retard, ceux qui appréhendaient l'idée d'aller travailler. Elle était contente quand elle voyait un visage heureux de sa journée. Des fois – souvent - elle rencontrait les mêmes personnes, les mêmes visages, et elle avait fini par apprendre à deviner leurs vies à partir de petits détails: nouvelle tenue, nouveau livre, nouvelle personne avec eux dans le wagon. Elle trouvait cela génial, des gens qui partagent le même espace, réduit, familier, à la fois seuls et cohabitant. Le métro parisien était sa destination préférée. Elle pouvait le prendre encore et encore pour observer la foule, anonyme et individuelle. C'était sa manière de partager les choses. Les choses des autres. Les premiers temps elle s'amusait de voir la masse vivante se déplacer. C'était digne d'un documentaire aquatique: les gens sortaient du métro et marchaient d'un pas commun et frénétique, à des rythmes différents mais vers de mêmes destinations. Un véritable banc de poisson.
Tous tournaient au même endroit au même moment pour prendre la sortie 3 de Châtelet ou pour faire le changement de la ligne 1 à la ligne 14 direction Saint-Lazare. D'une même foule se dessinaient plusieurs parcours, et Jeanne différenciait ainsi les Parisianus Olympiadus des Cadrus Défensus, même si les indécis Touristus Pauméus brouillaient les pistes.

Mais aujourd'hui c'était différent. Le métro devait la mener à un endroit précis, enfin.

lundi 20 janvier 2014

Mon Soleil



L'amour se renouvelle sans cesse et nous surprend toujours lorsqu'on s'y attend le moins. La personne pour qui l'on s'enflamme devient un alpha dont on souhaite ardemment devenir l'oméga. Historiette d'un alpha évanoui sans son oméga ... 




J'ai aimé un soleil
Frais comme la nuit
Lorsqu'au point du jour elle sourit
Avant de prendre son congé

Un soleil tout petit, un astre de poche
Que j'aimais à serrer pour me réchauffer
Que je contemplais pour ne plus penser
A ce qui se cache dans les ténèbres

Il suffit que j'y pense pour le retrouver tel qu'il était quand on s'est rencontré
Moi, je dérivais dans le cosmos, sur la queue d'une comète
Et lui, il dansait avec les astres
Une danse oscène : celle des mille et un voiles

Je le vois flotter dans des rubans de feu
Qu'il agite dans les vents marins
Le monde n'est soudain plus qu'un ciel de cristal
Qu'il brise en étoiles à chacun de ses pas

Nimbé de lumière, il se meut sans accroc
Et tous les dieux des païens font partie de la danse
Ils l'encerclent et chantent à plein poumons
Le folklore des divins et de leur toute puissance

Fier et insouciant, mon soleil s'envole
Entrechats, pas de loups ; il marche dans l'air
Et je vois après lui flotter dans l'atmosphère
Des volutes bleutées et des nuages verts

Il domine le monde comme on domine la mer
Il est seul au milieu de ce grand univers
Et les vagues de lait des cieux embrasés
Ne peuvent pas l'atteindre : il glisse à leur surface

Ballet des astres le roi soleil
Qui m'a ravi dès le réveil
Gonfle mon coeur d'un désir tendre
Je n'ai de cesse que de l'attendre

Il descend, il m'arrive, mon cher petit soleil
— « Un peu plus bas, encore un peu, viens me prendre ! »
Mais voilà qu'il se sauve et me laisse glacé
De frisson et d'effroi : il ne s'est pas arrêté.



Marcel Shagi

mercredi 15 janvier 2014

Résistance poétique


L'on m'a souvent demandé à quoi servait la poésie et pourquoi je m'entêtais à écrire des poèmes. Parmi toutes les réponses possibles, en voici une qu'aurait pu donner Hugo : pour ne pas oublier, pour résister au temps, et faire entendre la voix des perdants et des révoltés. "Indignez-vous", disait l'autre ; il aurait tout aussi bien pu dire "devenez poètes".




Evanescente amie qui me point tout soudain,
Tu m'animes et m'enjoues, je suis prêt à écrire ;
Je trempe mon stylet dans tes éclats de rire,
Et assène un poème à grands coups de gourdin.

Le vers est plein de vie quand l'image à du galbe :
Le chaos de la langue est un grand feu de joie
Où dansent les idées, où les mots qui rougeoient,
Contre Histoire et Oubli ravivent le coeur d'Albe.

Voici qu'elle se sauve, évanouie dans l'instant ;
La gloire et les vaincus s'en retournent au néant,
Je me retrouve seul, sans un mot et contrit.

L'Histoire s'est écrite au dépens des perdants ;
Muse ! si tu fuis et me laisse pantelant,
Qui peindra les Curiaces et leur honneur flétri ?

Marcel Shagi

vendredi 3 janvier 2014

La Privation - seconde partie




Avec un peu de retard, toute l'équipe du Sous Espace Sale vous souhaite une heureuse année 2014 et vous offre, comme promis, la suite de notre feuilleton. 






La privation (2)



Je me réveille. Voilà l’origine de mes certitudes. A poil, dans la brume ouatée du vomi de quelqu'un d'autre, muni en tout et pour tout d'un caleçon de lin que je n'avais pas lorsque je suis arrivé dans cette maison. La tête en mode presque. Ambiance fin du monde. Lancinantes stridences en mode mineur, quelques notes sur la portée.
Qu'est-ce qui s'est passé? Coma éthylique, fatigue accumulée, je ne savais pas dans quel désordre j'avais mis les pieds. Il y a un canapé, une fenêtre aux volets fermés, un miroir et un hétéroclisme en vrac de trucs et d'autres, de la gnôle, des porte-jarretelles sur une patère chrome & ivoire, des masques vaudou récoltés dans plusieurs fêtes foraines, des affiches publicitaires parmi des jetons de casino, des photographies cornées d’événements datant des années cinquante, des colonnes de livres soutenant un plafond lézardé et gonflé d'humidité, un piano étirant ses touches pour atteindre la frange de lumière coulée des persiennes, un bras de mannequin vert olive, des photocopies de cours de sociologie éparpillées au hasard d'un vent sournois qui se faufilait par les fissures des murs en produisant un bourdonnement sourd et persistant. Des cendriers déversaient leur trop-plein sur les tapis grand siècle importés de Chine. Quelqu'un(e) avait écrit au gloss sur le miroir,

Chez Sofian, la fête entrait dans sa quarantième heure et sans aucune transition les lettres dansaient une sarabande frénétique devant mes yeux incrédules. Rouge puis rose pâle, elle changeaient de couleur comme d'angle, de perspective, de position et de coordonnées spatiales avec la simplicité ironique du sourire d'un chat suspendu dans les airs. La ligne s'est transformée en caractères mandarins souriants qui sautillaient une gigue endiablée. Une phrase de mon professeur de physique revenait régulièrement – les mathématiques sont une expression de la volonté de vivre. Les aborigènes se connectent à la trame de l'espace-temps en surfant sur des équations d'une élégante simplicité. Les hommes de la Renaissance truffent leurs tableaux de références cryptées, les élaborations de pointe de leurs contemporains. Des particules de poussière dans le vide. Des souvenirs sur des bouts de papier, tu leur dois le respect, la nostalgie et la tristesse légère des jours enfuis – surtout si tu ignores à qui appartient la mémoire fixe de ces gens. En 1610, François Ravaillac assassine Henri IV en espérant sauver la religion catholique – le roi condense la pulsation du cœur de Dieu. En 1461, la flamme consume François Villon qui écrit la création comme cause collective, la défense des réfractaires et des réprouvés, l'esprit gourmand du monde distillant sa sève dans le chaos rigide des apocalypses. L'apparition du livre imprimé se produit en Chine, bien avant la machine de Gutenberg : il existe un extrait du Sûtra de diamant imprimé en xylographie par Wang Jie en 868, la première forme virale de contamination par la connaissance. Et tout se floutait, la conscience dessinait des arbres nus aux branches infinies ondulant comme de la musique, aux travers de larges espaces sans couleur. Hieronymus van Aken achève en 1505 Le jardin des délices, triptyque que l'on peut méditer au musée du Prado – je voyais là la consécration, l'esprit un et indivis sur la terre comme au ciel. Une réunion des principes accouchant de résultats fiers et droits, la vision établie d'un univers aux paramètres ingérés, clairement heureux, l'absolue perfection de la forme. Les bandes armées de révolutionnaires allemands ne cherchaient rien d'autre, ne circoncisaient leur rêve que pour mieux en ignorer le prépuce isolé, la preuve indubitable, l'immortalité de l'âme. Ainsi les rigorismes de Robespierre, la raison sans chair ni sang et l'angélisme mortel de Louis-Antoine Saint-Just, la vertu, la nation, l'armée. Le jeu des oppositions dynamiques, la théorie des contraires. Tout indique que l'anti-nômos est le synonyme du nômos. Je butais sur la capacité de mon esprit à ranger les informations selon un classement dont je ne comprenais pas le système de valeur.

mercredi 25 décembre 2013

II





A bon entendeur, bis repetita ... 




Lassés nous sommes et nous resterons
Tant que ce monde insaisissable
Sera aux mains des insatiables
Pygmalions et fanfarons

Outrés nous sommes et demeurons
Devant les actes exécrables
La rhétorique détestable
De ces images de Néron

Nous sommes lassés et outrés
Mais dans la peur sommes vautrés
Nous sommes tous sous leur tutelle

Il suffirait de presque rien
D'un poing levé un beau matin
Quoi ! pas un seul ne se rebelle ?

Marcel Shagi


samedi 21 décembre 2013

Haïkus des feuilles volantes





Pour le solstice, passage à l'Hiver, voici quelques haïkus pour célébrer l'Automne qui nous laisse ... 




La feuille automnale
Comme amande sous la dent
Craque dans le vent


Dans les bois oranges
Notre dernier baiser
— Un frisson étrange —


Des bancs de l'école
Au dehors apercevoir
La neige qui vole.

Marcel Shagi

jeudi 19 décembre 2013

Lettres de Lisa - L'inconnu du pont des arts



Devant le succès certain des "Lettres de Nine", et parce qu'elles m'ont faite vibrer, voici une lettre, de moi cette fois. Beaudelaire chantait la Femme au milieu de la foule assourdissante qui hurlait autour de lui, je rends honneur à l'Homme sur le Pont des Arts. 
Ô toi que j'eusse aimé, Ô toi qui le savais !





          Bel inconnu,

Cela fait une demi-heure que je vous regarde pleurer. Quelle tristesse vous ravage au point de vous faire perdre la pudeur des larmes ? Je devine une garce qui est partie en emportant votre cœur. Quel dommage ! Un autre jour, dans une autre vie, nous aurions pu nous rencontrer.
Je la hais de tout mon cœur. D’abord par solidarité et parce que moi, j’aurais bien voulu vous aimer. Fatalement, inconditionnellement. Et je vous assure que j’aurais laissé votre cœur à sa place.
Imaginez ! Nous nous serions vus, ici, sur le pont des Arts. Vous m’auriez aimée tout de suite à travers vos yeux embués. Nos mains se seraient frôlées et vous auriez compris que votre peine ne servait que votre destinée : vous amener à moi. Et en un instant, comme par magie, le pont des Arts serait devenu le pont des Soupirs.
Mais malheureux, vous avez jeté toutes vos larmes dans la Seine. Il n’en reste pas une pour moi. Votre cœur est sec maintenant.
Je m’en vais et vous donne rendez-vous demain dans cette autre vie dans laquelle nous aurions su nous aimer.
J’emmène avec moi la vision de vos pleurs pour que votre peine soit moins lourde à porter.
Sachez bien, Monsieur l’Inconnu, que dans l’immensité de Paris, quelqu’un pense à vous et vous a aimé un instant.


L’inconnue du banc d’à-côté

mardi 10 décembre 2013

Paris




Provincial(e) vindicatif ? Déçu(e) de la capitale ? Méridional(e) militant(e) ? Quelqu'un vient de nous envoyer un poème intéressant à propos de Paris, ville de l'amour pour une fois décriée. Enjoy ... 



Paris, tumeur vivace fardée de dorures,
Paris, cancer galopant baignant dans sa saumure,
Paris, dont les enfants mendient dans le métro,
Paris, ville moderne et à la fois rétro ;

Paris, tu es un père célibataire,
Marseille est ton pendant féminin à côté de la mer,
Mais tu restes fermé à ses embruns iodés
Et deviens un patriarche aux principes galvaudés.

dimanche 1 décembre 2013

La Privation - première partie



Pour faire le lien entre 2013 et 2014, l'équipe du Sous Espace vous propose un petit roman feuilleton à cheval sur ces deux années. Il commence aujourd'hui, 1er décembre 2013 et continuera à être publié tous les 1ers du mois en 2014, jusqu'à sa fin. Plongez dans l'univers nébuleux d'une folle soirée dont les protagonistes se souviendront toute leur vie ...








La privation (1)


Chez Sofian, la fête entrait dans sa quarantième heure.
Sur le sol de la cuisine, Horace et David s’entraînaient à empiler des objets au hasard par-dessus une bouteille de champagne vide. Tout se compromit lorsqu’Andy entra dans le jeu et tenta de rajouter une chaussure à la semelle explosée. La pile tomba. Un bouquin de Michelet qui traînait par là écopa d’une rasade de chianti – un siècle et demi réduit en masse molle de papier trempé. De rage, David glissa la tête la première dans une casserole de spaghettis à la bolognaise froids.
Alexandra regardait tout cela avec anxiété : sa chaussure droite, une petite merveille à talon haut, s’était échouée près de la flaque de chianti. Son chemisier blanc était tout taché de whisky.
Les marins allongés dans le couloir cuvaient quelque chose, agitaient bras et jambes quand le besoin s’en faisait sentir. Plus loin, dans le salon, le centre névralgique des opérations, un groupe était assis en tailleur près des haut-parleurs, baffles blastant une petite centaine de watts, g-funk, tous bougeaient la tête comme le petit chien à l’arrière des voitures. Pouvoir énorme des battements de cœur.
Les autres s’éparpillaient au petit bonheur.
Quelques uns se réunissaient autour d’un petit livre dont on ne pouvait apercevoir le titre.
Des mots sourds et puissants volaient, sous-tendus par quelque chose de plus large et répétitif dans la conversation. Ils hurlaient pour se faire entendre. Je vais te manger par les symboles. Tous se piquaient d’écrire. Bien peu savaient lire vraiment. Prenons une grille, quelques traits en somme (l’un traçait alors sur une feuille de papier, le verso d’un truc moins important, une série de courbes et de lignes précises), appelons ça fonction des x, on en sélectionne quelques valeurs auxquelles on fait correspondre des lignes verticales, perpendiculaires à l’abscisse, vous voyez ? Un autre ajouta : comme les barreaux d’une prison. A peu de choses près. Mais il n’y a pas de risque que cela devienne un mur, si on prend des variables trop proches ? Non et c’est précisément cela l’intégration, répondait le maître de conférence. Un type, s’il peut prendre la taille qu’il veut, parviendra toujours à se glisser entre les barreaux. C’est le contraire de la différenciation. Sinon (et les variables de x changent) on a bien affaire à un mur et le type est dans la merde, mais c’est une autre histoire.
Dans une des chambres, un gars gueulait what’s up nigga ? à chaque fois que Sofian entrait dans la pièce. Et ils se tapaient dans le dos.
La distraction principale de Sofian, selon ses amis, consistait à harceler à l'infini ses adversaires.
Diego et Le Duke jouaient au poker en compagnie de deux étudiantes en économie. Les foulards qu’elles portaient leur donnaient un faux air de Grace Kelly. Grace Kelly en double, on the rocks. A demi allongées sur la moquette, les jambes repliées, elles ne voulaient pas douter de l’issue du tournoi – mais en l’espérant tout de même. L’une d’elles fumait une cigarette extra-fine. Une suave odeur de cannabis se déroulait dans l’atmosphère.

lundi 25 novembre 2013

J'ai croisé une fille au parfum de vanille




En réponse - mieux vaut tard que jamais ! - à l'admirable provocation de Lisa.





J'ai croisé une enfant qui sentait le printemps.
A l'automne dernier, peu avant le solstice, alors que je me délectais avec malice de voir deux putains s'embrasser goulûment, elle parût devant moi avec étonnement. J'ai senti sur l'instant qu'elle était pour moi : la fraîcheur du matin précédait son pas leste, ses pupilles dilatées trahissaient son émoi, et pourtant au milieu des catins elle n'était pas en reste. 
Heureux hasard ? Défi d'enfant ? Je ne compris jamais qui l'avait amené dans mon antre cette nuit là. Mais elle était sur le pas de la porte, et observait avec des yeux gourmands dans lesquels brillent les joyaux de la culpabilité. Elle était là. Elle était là, et c'était tout. La pauvre enfant terrorisée ne savait que faire ou dire. 

A peine entrée dans le terrier, Alice était paralysée. Je m'approchais à pas de loups, bien décidé à la croquer avant qu'un sombre chapelier s'en vienne me la chaparder. Approchée avec tact, je l'ai ferrée avant l'entracte de ce spectacle décadent : Eve tentée par Adam. Elle s'appelait Marie ; c'est un nom virginal. Un nom de gentille, de grenouille de bénitier.

" — En toute amitié, lui assurai-je, viens donc ici, je te protège. Laisse-moi donc te montrer comme on vit dans ces contrées où la morale n'a point prise. Le bien, le mal, sont concepts, des préchi-préchas ineptes. Aussi la vie n'est-elle pas grise, ni bonne et blanche, mauvaise et noire : elle est un spectre de couleurs qui se savoure avec bonheur. 
Vois ! Vois comme cette femme a l'air vivante ! Devenue veuve à ses vingts ans, elle a pleuré pendant longtemps. Un jour nos routes se sont croisées et mon regard s'est embrasé pour cette femme dont la détresse la tenait comme un chien en laisse. Chaque soir avant minuit, je visitais ma bonne amie. Je la trouvais toute effondrée, la mine grise, le front ombré. Je la mettais sur mes genoux, lui dépiotais des poèmes. Des vers plein de mots doux ; de ceux qu'on lit, de ceux qu'on aime. Rime à rime effeuillées, la prosodie et la métrique ont eût tôt fait de révéler leur triste vacuité. 
L'aride Bovary n'arrive pas à être heureuse. Elle rampe à terre et espère en secret que ses rêves erronés deviennent un jour réalité...
Alors mon amie, émancipée de l'intellect, se détendait tout doucement et appuyait contre ma tête ses douces tempes où je sentais des battements en syncopé, comme une étrange mélopée. Un genre de jazz à contre-temps avec une basse sonore, sur lequel on danse longtemps, au moins jusqu'à l'aurore. 
Vois ! Vois comme elle semble heureuse aujourd'hui. Son oeil est un gouffre ou chavire le réel et son sein de corail n'a rien de maternel. Toujours affamée, à genoux - prédatrice ! -, elle cueille des éphèbes, des enfants, juste comme ça, par pur caprice. Libérée des pruderies et des bêtises de curés, la vie n'est qu'une sauvage orgie pour cette belle délurée. "

Dans l'oeil de Marie, candide effarouchée, je lisais la pudeur, mais je l'avais touchée : si sa bouche choquée récitait des prières afin de conjurer les péchés qu'elle voyait, sa poitrine d'enfant haletait avec fièvre ; à chaque inspiration, sa morale ployait.
Je la pris dans mes bras et d'un regard complice, je lui fis mettre bas les derniers artifices d'une pensée surannée.

" — Pauvre enfant égarée, pétrie de bonnes moeurs, ton émoi trop visible et ton air effaré trahissent le malheur des bigotes risibles. Tu en es, ne nie pas ! Je renifle à cent pas les prudes comme toi. 
Sois tranquille cher ange, je t'apprendrai l'amour, et les jeux et le feu des étreintes éternelles. "

Frissonnante et fiévreuse, tremblante de désir, ma jeune amie s'abandonna à la caresse de ma main sur son sexe et geignit de plaisir. Il fallut lui apprendre à devenir diablesse, à aimer la luxure ainsi que la paresse, à louer le triomphe des verges turgescentes, et se faire l'apôtre des pratiques indécentes. Je l'ai éduquée en claquant sur ses fesses le long fouet du Maître qui inflige la brûlure ; le bâillon, la canne et la laisse, sont devenus les chatoyants bijoux de sa belle parure. 
Ce qui suivit n'est que littérature, de celle qui émoustille...

J'ai croisé une fille au parfum de vanille... 


Marcel Shagi